La Déposition de Pontormo

Pontormo, La Déposition, 1526-28, huile sur bois, 313 x 192 cm, Florence, Église Santa Felicità. © Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Serge Domingie.

Pontormo, La Déposition, 1526-28, huile sur bois, 313 x 192 cm, Florence, Église Santa Felicità. © Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Serge Domingie.

Jacopo da Pontormo, dit Le Pontormo naquit en 1494 à Pontormo, près d’Empoli. Son père, le peintre florentin Martino Carrucci, appartenait à l’école de Ghirlandaio. Le Pontormo eut brièvement plusieurs maîtres parmi lesquels Léonard de Vinci, Mariotto Albertinelli, Piero di Cosimo, et Andrea del Sarto dont la formation fut la plus déterminante pour le jeune peintre.
Dans la première partie de sa vie de peintre jusqu’à 1520, Pontormo produit des œuvres témoignant du parfait style classique de la Renaissance dans la ligne de son maître Andrea del Sarto.

A partir de 1521, Pontormo surprend et choque en produisant des œuvres, qui, progressivement, réfutent les normes et canons de la Renaissance, notamment en termes de composition, espace, couleurs, anatomie et postures des personnages. La transformation radicale de la démarche de Pontormo est un nouveau mode de conception artistique « anticlassique » appelé maniériste.

Vasari y discerne dans cette nouvelle manière de peindre une absence de sensualité qu’accompagne l’expression d’une spiritualité exaltée. En tant qu’esprit de la Renaissance, Vasari en est d’autant plus choqué que ce constat lui rappelle le style gothique, synonyme de décadence, de mauvais gout et de barbarie, contraire à l’esprit de la Renaissance qui se veut héritière des normes et de l’esthétique de l’Antiquité classique.

Les normes contraignantes de la Renaissance et la superficialité inhérente à l’harmonie extrême du classicisme, ont incité des artistes comme Michel Ange à innover et se tourner vers une nouvelle forme artistique qualifiée d’« anticlassique ». Empreinte d’une forte spiritualité, le maniérisme opère un retour délibéré à une forme de « primitivisme » dans la lignée des conceptions antérieures à celles des normes de la Renaissance.

L’artiste maniériste élabore la composition de son œuvre à l’aune d’une réinterprétation artistique personnelle guidée par des exigences d’harmonie ou de rythme.

Dans l’œuvre maniériste comme la fresque de La Déposition, l’espace sans repère et ressenti comme exigu, est déterminé par les volumes des corps. Empilés étroitement et verticalement, ces corps dessinent des plans successifs produisant un effet d’enfoncement : ceci résout le conflit entre le plan du tableau et la représentation de la profondeur mais l’accentuation des surfaces et des plans nuisent à l’affirmation d’un volume en trois dimensions et produisent une impression de planéité.

Cette conception de la composition et de l’espace génère une impression d’irréalité qu’accentuent les figures aux conformations et rapports de taille sans logique rationnelle. La composition tend vers l’abstraction d’autant qu’elle se construit sur un fond de ton sombre, diffus, sans décor ni paysage et presque flou. L’idée (designo interno) et la forme (designo esterno) l’emporte sur l’idéal perspectiviste de la Renaissance (Zuccaro, Idea de’ pittori, scultori et architetti).

Le maniérisme transforme en profondeur le rapport entre l’artiste et la réalité observée : ce nouveau style répond à des conditions qui lui sont propres, c’est un art idéaliste qui repose sur l’imagination de l’artiste affranchie de l’imitation de la nature. Abandonnant l’approche normative de la Renaissance, le style maniériste réfute les normes et la symétrie au profit d’une re-création de la réalité fondée sur des critères purement artistiques, subjectifs, rythmiques, « antinaturels» : la cohérence s’obtient via un recours à la répartition rythmique de masses aux couleurs acidulées.

De l’Art à la Manière, la Déposition de Pontormo communique t-elle plus efficacement au spectateur la vision spirituelle de son auteur ?

La Renaissance est l’un des moments où les esprits éclairés abandonnent la philosophie d’Aristote pour se tourner vers celle de Platon. A Florence, l’Académie Platonicienne se forme notamment autour de l’érudit Masilio Ficino – traducteur en latin des documents originaux du platonisme et instaurateur d’une base documentaire des idées philosophiques et scientifiques humanistes en corrélation avec la religion chrétienne, Laurent le Magnifique et Pic de la Mirandole.

La fresque de la Déposition de Pontormo est une représentation d’une des phases finale du cycle de la Passion du Chris décrite dans l’Évangile de Jean (19 :38-42) qui décrit la descente du corps de Jésus-Christ de la Croix par Joseph et Nicodème pour être remis à sa mère Marie.

La Déposition est empreinte d’une ambigüité iconographique qui entrave l’identification de nombreux personnages : le Christ est porté par deux jeunes gens androgynes, Marie entourée des Saintes femmes, Marie-Madeleine de dos reconnaissable à ses cheveux, saint Jean à droite vêtu de sa mélote (tunique en poil de chameau qu’il porte dans le désert). Ni auréole ou attribut ne permettent d’identifier les autres personnages. La scène partiellement narrative semble plutôt mystique et dédiée à une incitation dévotionnelle.

Comme tous les peintres, Pontormo peint la scène à partir de la description des textes sacrés. Sa création s’inscrit dans le classicisme de la Renaissance dont il détourne les normes. La question de la Mimesis est au cœur de l’analyse de la Déposition de Pontormo. En effet, la question du « rapport à un modèle », ici le thème de la déposition du Christ, et celle du rapport aux normes reconnues en peinture dans le premier tiers du 16ème siècle en Italie, renvoient à l’opposition de la conception aristotélicienne et de la vision platonicienne du concept.

La Déposition est une imitation de la scène sacrée de la Descente de Croix. L’image créée est une matérialisation de la symbolique immatérielle de l’épisode religieux. L’imitation que propose Pontormo diffère des œuvres des autres peintres sur le thème en raison de l’absence de détail permettant d’identifier avec certitude les personnages, les lieux et plus généralement l’épisode lui-même qui est à mi chemin entre une Descente de Croix et une Pietà.
De ce point de vue, la Déposition est également une interprétation, Pontormo apportant sur le thème un éclairage nouveau dont la vocation est très clairement mystique. Le peintre se démarque volontairement des codes iconographiques et des normes de composition de son époque, pour aller à l’essentiel c’est-à-dire la mise en valeur du sacrifice divin pour l’humanité.

La Déposition est en outre une représentation de l’intensité du sentiment mystique du peintre au travers de l’image proposée. Pontormo s’écarte volontairement des standards de la Renaissance pour réactiver l’impact de la scène sur le spectateur. Plus de perspective mais un empilement resserré des corps dans une composition sur deux plans, divin et terrestre, soulignés par une alternance de couleurs pastelles bleu et rose.

La Déposition est enfin une fiction synthétique de la Passion, entre Descente de Croix, Pietà et même mise au Tombeau, dont les protagonistes aux expressions incertaines sont difficilement identifiables. L’image présentée se déploie comme une stratégie visant à retenir l’attention du spectateur auquel Pontormo propose une énigme et non l’illustration d’une histoire connue, Pontormo vise à dérouter le spectateur pour mieux susciter son émerveillement, sa pitié, l’empathie, l’interrogation et la dévotion.

La Déposition est ainsi tout à la fois une imitation, une interprétation, une représentation et une fiction. Cette œuvre exprime la vision de l’artiste qui utilise des inventions et une manière de peindre novatrice et anticlassique afin de mieux mettre en évidence l’objet de l’œuvre, c’est-à-dire, générer l’émotion et la piété du spectateur.

M.C.M

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